Récemment, je suis allée écouter des lectures de pièces contemporaines russes.
Il y en a une qui m'a particulièrement marquée...J'espère bien qu'un jour, je pourrai l'entendre dans son entier et la voir jouer...Elle est de Van Vyrypaev et s'appelle "Danse Delhi"...Je vous en donne un petit extrait
ANDREI. Sa danse est également très étrange. Quelque chose d’inhabituel. Quelque chose de magnifique qui effraie. Quand tu réalises ce que tu regardes, tu prends peur, et ensuite… Ensuite tu décides de t’abandonner à la sensation qui t’envahit… et alors le monde entier se retourne la tête en bas ! « Il faut perdre le monde pour le retrouver », je ne me souviens plus qui a dit ça, mais c’est de sa danse que ça parle.
INFIRMIERE. Pourquoi elle l’a appelé Delhi ?
ANDREI. Parce qu’elle est allée un jour en Inde, pendant une tournée avec le Théâtre d’Opéra et de Ballet dans lequel elle travaillait comme danseuse. Et là-bas, à Delhi, elle s’est retrouvée dans un endroit qui s’appelle « Main Bazar ». C’est la quintessence de la tragédie humaine. Des mendiants infirmes, la crasse, des conditions insanes, mais en même temps, on y vend de la nourriture chaude partout, des carcasses d’animaux et des oiseaux sont pendus en pleine chaleur, quarante degrés, il y règne une odeur insupportable. Les gamins découpent avec des pièces de monnaie affûtées les sacs des touristes, on vend des vêtements et des bijoux contrefaits. Elle a vu la terre couverte de morve et de vers. Partout, des cris et des gémissements, les klaxons des voitures et un rire atroce. Bref, elle s’est retrouvée en enfer. Et alors son corps a été soudain comme transpercé par une douleur forte et aigue. La douleur l’a littéralement pétrifiée. Elle-même n’était plus que douleur, douleur infinie. Et voilà que près d’elle, apparaît un marchand de viande grillée. Dans les cendres rouges de son brasero en flammes, il y avait un morceau de fer chauffé à blanc, probablement un tisonnier pour remuer les cendres, mais Katia appelle ça simplement morceau de fer. Et donc, sans même comprendre ce qu’elle faisait, elle a attrapé ce morceau de fer et l’a posé contre son cœur. Elle s’est brûlé la poitrine en s’infligeant une brûlure incroyablement profonde. Ensuite, elle a perdu connaissance, on l’a amenée à l’hôpital. Longtemps, on l’a soignée, on a tout fait pour qu’elle revienne à elle. Parce qu’elle avait, en plus de la brûlure, subi un terrible choc nerveux. Elle a quitté le théâtre. S’est longtemps soignée. Et voilà qu’une nuit, presque déjà à l’aube, elle rêve d’une danse. Elle rêve de quelqu’un qui danse cette danse. Et ensuite elle comprend que ce quelqu’un et la danse elle-même sont une seule et même chose. Et que c’est d’elle-même qu’il s’agit. Et quand Katia s’est enfin réveillée, elle s’est souvenue nettement de nombreux mouvements de cette danse, et elle se souvenait du nom de cette danse : « Delhi ». Et voilà que le matin même, dans sa chambre, Katia a commencé à créer sa danse inimitable. Elle m’a raconté que toutes les scènes horribles qu’elle a vécues au marché de Delhi surgissaient dans son imagination : les mendiants, le fer chauffé à blanc, les infirmes, la crasse, mais le mouvement de sa danse devenait à cause de cela toujours plus magnifique. Ainsi est née cette danse : cette célébration de la crasse et de l’horreur. C’est un hymne à la laideur et à la tragédie humaine. C’est une danse qui dit au monde que l’horreur et la douleur n’existent pas, et que n’existe que la beauté de la danse. Que tout est danse