Lorsque sa femme le quitta, le décalage entre lui et ses collègues s'agrandit encore
-Comment vas-tu ? lui disaient-ils.
-C'est propre chez toi, tu t'en sors bien ! Tu arrives à faire les courses, le ménage, le repas. Bravo !
Ils étaient rassurés. Puisque ce n'était pas la panique chez lui, c'est que tout allait bien.
Il s'amusa à les provoquer, à leur dire délibérément que tout allait mal. Il souffrait trop de ne pouvoir avoir avec eux un échange qui dise l'essentiel..Et l'essentiel, certes, ce n'était pas que les chemises soient repassées, le repas préparé, la maison bien ordonnée..L'essentiel, c'est qu'il se sentait floué ,moqué, morcelé...C'est qu'il avait reçu des coups de bâton alors qu'il avait cru offrir l'échange, le dialogue..enfin le meilleur de lui-même et parce que cela n'avait pas été reconnu, il se sentait pillé...
L'essentiel , c'était d'être ému par une information, un spectacle, une émission à la télé et de n'avoir personne à qui dire sa joie ou sa douleur, personne à qui la communiquer...Il avait pleuré tout seul devant sa télé, lorsqu'il avait vu en direct l'effondrement du mur de Berlin..personne à côté de lui pour crier sa joie et vivre cet espoir.
Oh ! il serait faux de dire que l'on ne pensait jamais à lui. A l'atelier, c'était toujours à lui que l'on s'adressait pour une réparation qui sortait un peu de l'ordinaire : il était méticuleux, consciencieux, ses mains étaient habiles et lorsque les dactylos avaient un collier cassé c'était lui, évidemment qui était sollicité. Mais pourquoi donc se demandait-il, ne s'apercevaient-ils pas qu'il existait quand c'était leur coeur qui était dans le besoin ? Il eut bien aimé, lui aussi, utiliser ses mains à des caresses plus chaleureuses que celles qi étaient exigées pour la réparation des objets...
Mais où donc était la faille ? Où donc était la porte ? Où donc la vraie vie ? Que lui manquait-il pour y atteindre?